En 1957, des milliers de femmes enceintes en Europe, au Canada et en Australie ont pris un médicament pour calmer leurs nausées matinales. Ce médicament, la thalidomide, était vendu comme inoffensif, presque naturel. Il n’était pas testé pour les effets sur le fœtus. En deux ans, plus de 10 000 bébés sont nés avec des membres manquants, des bras et des jambes réduits à des moignons - une malformation appelée phocomélie. Certains n’ont jamais respiré l’air du monde. D’autres ont grandi avec des yeux déformés, des oreilles absentes, des organes internes mal formés. Ce n’était pas une maladie. Ce n’était pas une coïncidence. C’était un médicament. Et personne ne l’avait vu venir.
Comment un médicament innocent est devenu un fléau
La thalidomide a été créée en Allemagne de l’Ouest en 1954 par la société Chemie Grünenthal. Son objectif ? Apaiser les angoisses, calmer les insomnies, soulager les nausées. Les médecins la prescrivaient aux femmes enceintes comme un remède doux, presque inoffensif. On la donnait sans précaution. Pas d’études sur la grossesse. Pas d’essais sur les animaux enceintes. Pas même une question posée sur les risques pour le bébé. Les laboratoires pensaient que la barrière placentaire protégeait le fœtus. Ils avaient tort.Le moment critique était étroit : entre le 34e et le 49e jour après la dernière règles. Une seule prise, à ce moment-là, pouvait détruire la formation des membres du bébé. Ce n’était pas une overdose. Ce n’était pas une erreur de dosage. C’était la molécule elle-même. Elle interférait avec les gènes qui contrôlaient la croissance des bras et des jambes. Des années plus tard, en 2018, les scientifiques ont découvert pourquoi : la thalidomide se lie à une protéine appelée cereblon, et détruit des facteurs de transcription essentiels à la formation des membres. Ce mécanisme explique à la fois son action contre le cancer - et son pouvoir destructeur sur les embryons.
Le silence des médecins et la voix des pionniers
Au début des années 1960, des médecins ont commencé à remarquer un pic inquiétant de malformations. En Allemagne, le Dr Widukind Lenz a recensé 50 cas en quelques mois. En Australie, le Dr William McBride a observé la même chose. Les deux ont alerté, indépendamment. McBride a écrit une lettre à The Lancet en juin 1961. Lenz a appelé Grünenthal le 15 novembre 1961. Le laboratoire a répondu par le silence. Ce n’est qu’après que les premiers bébés sont nés avec des membres absents que les autorités ont réagi. Le 27 novembre 1961, la thalidomide a été retirée du marché allemand. En Grande-Bretagne, le retrait est arrivé le 2 décembre. Mais le gouvernement britannique n’a émis un avertissement officiel qu’en mai 1962. Trop tard pour des milliers de familles.Les États-Unis ont échappé au pire. Pourquoi ? Parce qu’une femme, Frances Oldham Kelsey, a refusé d’approuver la thalidomide à la FDA. Elle a demandé plus de données. Plus d’essais. Plus de preuves. Ses supérieurs ont pressé. Les laboratoires ont menacé. Elle a tenu bon. Grâce à elle, aucun bébé américain n’est né avec des malformations dues à la thalidomide. Elle a sauvé des centaines, peut-être des milliers de vies - pas en inventant un nouveau médicament, mais en posant une simple question : « Et si ça fait du mal ? »
Les conséquences : une révolution dans la régulation
La catastrophe a changé la médecine pour toujours. Avant la thalidomide, un médicament pouvait être vendu sans preuve d’efficacité. Après, tout a changé. En 1962, les États-Unis ont adopté les amendements Kefauver-Harris. Désormais, les laboratoires devaient prouver que leur médicament était non seulement sûr, mais aussi efficace. L’effet sur la grossesse est devenu une exigence légale. Les tests sur les animaux enceintes sont devenus obligatoires. Des comités de sécurité des médicaments ont été créés - en Grande-Bretagne, en France, au Canada. Le monde a appris qu’un médicament n’est pas innocent juste parce qu’il est pris par une mère. Il peut être un poison pour le bébé.En 1964, un médecin américain, Jacob Sheskin, a découvert par hasard que la thalidomide soulageait les lésions cutanées de la lèpre. Puis, dans les années 1980, les chercheurs ont compris qu’elle bloquait la formation des vaisseaux sanguins - une propriété utile contre les tumeurs. En 1998, la FDA l’a approuvée pour la lèpre. En 2006, elle l’a approuvée pour le myélome multiple. Aujourd’hui, elle est utilisée dans le traitement du cancer. Des études montrent que chez les patients atteints de myélome, elle augmente la survie sans progression de 42 % contre 23 % avec un traitement classique. Mais elle provoque des neuropathies chez 60 % des patients. Elle reste dangereuse. Elle reste puissante. Et elle est toujours un risque pour les femmes enceintes.
La thalidomide aujourd’hui : un médicament sous haute surveillance
Aujourd’hui, la thalidomide n’est pas interdite. Elle est contrôlée. Très strictement. Aux États-Unis, le programme STEPS exige que toute femme en âge de procréer utilise deux méthodes de contraception simultanées. Elle doit passer un test de grossesse avant chaque ordonnance. Le médecin doit signer un formulaire attestant qu’elle comprend les risques. Le pharmacien doit vérifier. Le laboratoire doit suivre chaque pilule. Pourquoi cette rigueur ? Parce que la thalidomide est l’un des agents tératogènes les plus puissants connus à ce jour. Même une seule dose, prise au mauvais moment, peut causer des dommages irréversibles.Elle est vendue à environ 300 millions de dollars par an dans le monde, presque exclusivement pour traiter le cancer. Les patients qui la prennent savent ce qu’elle peut faire. Ils savent aussi ce qu’elle a fait. Et les médecins qui la prescrivent n’oublient jamais. La thalidomide est devenue un symbole - à la fois de l’horreur médicale et de la capacité de la science à se réformer.
Leçons pour les futures générations
La leçon la plus importante ? La sécurité des médicaments n’est pas une formalité. C’est une question de vie ou de mort. Ce n’est pas un processus bureaucratique. C’est un devoir éthique. La thalidomide a montré que les laboratoires peuvent se tromper. Que les médecins peuvent être trop confiants. Que les autorités peuvent tarder à agir. Mais elle a aussi montré qu’un seul individu, avec du courage et de la rigueur, peut arrêter un désastre.Les femmes enceintes ne doivent jamais prendre un médicament sans savoir s’il est sûr. Même les « remèdes doux ». Même les « vitamines ». Même les « traitements naturels ». La grossesse n’est pas une période où on prend des risques. C’est une période où on protège. Et les scientifiques n’ont pas fini d’apprendre. En 2020, des chercheurs ont montré que certaines molécules proches de la thalidomide pourraient avoir les mêmes effets sans être aussi toxiques. Peut-être que demain, on pourra utiliser un dérivé sans risque pour les bébés. Mais pour l’instant, la thalidomide reste un rappel : la science avance, mais la prudence doit toujours la précéder.
Le poids du passé
Au Science Museum de Londres, une vitrine contient des jouets fabriqués par des enfants nés avec des malformations dues à la thalidomide. Des petites voitures avec des roues au lieu des mains. Des poupées avec des bras courts. Ces objets ne sont pas là pour émouvoir. Ils sont là pour enseigner. Chaque année, des étudiants en médecine, en pharmacie, en biologie viennent les voir. Ils ne regardent pas seulement les objets. Ils lisent les noms. Les dates. Les histoires. Et ils se souviennent.La thalidomide n’est pas un passé lointain. C’est une leçon vivante. Elle est dans chaque protocole de grossesse. Dans chaque test de grossesse obligatoire. Dans chaque avertissement sur les boîtes de médicaments. Elle est là pour rappeler que la confiance sans preuve est une erreur. Et que la responsabilité, dans la médecine, n’est pas une option. C’est une obligation.
Qu’est-ce que la thalidomide et pourquoi est-elle dangereuse pendant la grossesse ?
La thalidomide est un médicament initialement prescrit pour les nausées matinales et les insomnies. Elle est extrêmement tératogène, ce qui signifie qu’elle peut causer de graves malformations congénitales chez le fœtus si elle est prise entre le 34e et le 49e jour après la dernière règles. Elle interfère avec la formation des membres, des yeux, des organes internes et du système nerveux. Même une seule dose à ce stade peut provoquer des dommages permanents.
Combien de bébés ont été affectés par la thalidomide ?
Plus de 10 000 cas documentés de malformations ont été recensés dans le monde, avec des estimations allant jusqu’à 20 000. Environ 40 % des enfants nés avec des malformations dues à la thalidomide sont décédés avant leur premier anniversaire. Les survivants ont souvent subi des amputations de membres, des défauts du visage, des problèmes cardiaques et des anomalies des organes internes.
Pourquoi les États-Unis ont-ils évité la catastrophe ?
La pharmacienne de la FDA, Frances Oldham Kelsey, a refusé d’approuver la thalidomide malgré la pression des laboratoires. Elle a demandé des données supplémentaires sur la sécurité pendant la grossesse, ce que les laboratoires n’avaient pas fournies. Son refus a empêché la commercialisation du médicament aux États-Unis, évitant ainsi des milliers de naissances malformées.
La thalidomide est-elle encore utilisée aujourd’hui ?
Oui, mais sous des conditions extrêmement strictes. Elle est approuvée pour traiter la lèpre et le myélome multiple. Son utilisation est encadrée par le programme STEPS, qui exige deux méthodes de contraception, des tests de grossesse mensuels, et une formation obligatoire pour les patients et les médecins. Elle reste l’un des médicaments les plus dangereux pour les femmes enceintes.
Quelles sont les principales leçons tirées de la tragédie de la thalidomide ?
La tragédie a révélé que les médicaments doivent être testés pour leurs effets sur la grossesse avant d’être commercialisés. Elle a conduit à des lois exigeant la preuve d’efficacité et de sécurité, à la création de comités de sécurité des médicaments, et à une culture de prudence dans la pharmacovigilance. Elle a aussi montré que la rigueur scientifique et l’éthique peuvent sauver des vies - même contre la pression du profit.
Manon Friedli
janvier 24, 2026 AT 01:29Je me souviens de ma grand-mère qui parlait de ces bébés comme d’un secret de famille. On ne disait pas leur nom. On ne montrait pas leurs photos. Mais on savait. Et on ne prenait plus rien sans vérifier.
La thalidomide, c’est pas juste un médicament. C’est un fantôme qui hante les hôpitaux.
Et on a encore des gens qui croient que ‘naturel’ veut dire ‘sans risque’.
Colin Cressent
janvier 24, 2026 AT 22:15Il est impératif de souligner que la réglementation pharmaceutique moderne doit être considérée comme un pilier fondamental de la santé publique.
La négligence scientifique des années 1950 constitue un échec institutionnel majeur.
Les normes actuelles sont non négociables.