La perte auditive chez les enfants n’est pas rare, et elle peut changer le cours de leur développement - si elle n’est pas détectée à temps. Dans les premiers mois de vie, le cerveau apprend à entendre, à comprendre la parole, et à parler. Quand l’audition est compromise, ce processus s’interrompt. Heureusement, les progrès des dernières décennies ont rendu possible de détecter et de traiter ce problème bien avant que l’enfant ne commence l’école. Le dépistage néonatal, les causes connues, et les interventions rapides sont maintenant des normes médicales, mais beaucoup de familles ignorent encore à quel point ces étapes sont cruciales.
Le dépistage commence dès la naissance
À l’hôpital, peu de temps après la naissance, tout nouveau-né devrait passer un test auditif simple. Ce n’est pas une option - c’est une pratique standard dans plus de 94 % des hôpitaux aux États-Unis, et la même rigueur s’applique dans de nombreuses régions du Canada, y compris au Québec. Deux méthodes sont utilisées : les émissions otoacoustiques (EOA) et les potentiels évokés auditifs du tronc cérébral (PEATC). Les EOA mesurent la réponse de l’oreille interne à un son léger, tandis que le PEATC vérifie si le nerf auditif transmet bien les signaux au cerveau. Les deux sont rapides, indolores, et se font pendant que le bébé dort.
Si le bébé ne passe pas ce premier test, ce n’est pas une fin en soi. Cela signifie simplement qu’il faut un examen plus approfondi. Le délai critique est clair : un diagnostic complet doit être fait avant l’âge de 3 mois. Et si une perte auditive permanente est confirmée, les services d’intervention doivent commencer avant les 6 mois. Pourquoi ce délai ? Parce que les enfants identifiés avant 6 mois développent souvent un langage aussi bien que leurs pairs entendants. Ceux identifiés après 12 mois ont jusqu’à 70 % moins de chances d’atteindre des niveaux normaux de compréhension et d’expression verbale.
Les causes de la perte auditive chez les enfants
La perte auditive infantile n’a pas une seule cause. Environ 50 à 60 % des cas sont congénitaux, c’est-à-dire présents à la naissance. Parmi ceux-ci, 25 % sont d’origine génétique. Le gène GJB2 est le plus souvent impliqué - il est responsable de la moitié des cas héréditaires. Un autre 25 % sont causés par des infections pendant la grossesse, surtout le cytomégalovirus (CMV), qui est la cause la plus fréquente de perte auditive non héréditaire chez les nouveau-nés. Et 5 % sont liés à la prématurité, aux complications de la naissance, ou à des traitements médicamenteux toxiques pour l’oreille.
Après la naissance, d’autres causes apparaissent. Les otites moyennes sont extrêmement courantes : 80 % des enfants en ont au moins une avant l’âge de 3 ans. Bien que souvent temporaires, elles peuvent nuire à l’apprentissage du langage si elles se répètent ou durent trop longtemps. Le bruit excessif est aussi un risque croissant - 12,5 % des enfants de 6 à 19 ans ont déjà une perte auditive liée au bruit, souvent à cause d’écouteurs à volume élevé. Et certaines maladies comme la méningite peuvent endommager l’audition de façon permanente dans jusqu’à 30 % des cas.
Des signes d’alerte doivent être surveillés à chaque visite médicale : antécédents familiaux de surdité, malformations du visage ou du crâne, un faible score d’Apgar à la naissance, ou un séjour en soins intensifs néonatals. Même si le bébé a passé le dépistage à la naissance, ces facteurs exigent un suivi auditif régulier jusqu’à l’âge de 3 ans.
Le dépistage continue après la naissance
La perte auditive ne se déclare pas toujours à la naissance. Certains enfants développent une surdité plus tard, à cause de maladies, de traumatismes, ou d’exposition au bruit. C’est pourquoi les recommandations médicales prévoient des dépistages à différents âges. Aux États-Unis, l’American Academy of Pediatrics recommande des contrôles auditifs à 4, 5, 6, 8, et 10 ans, puis une fois entre 11 et 14 ans, une autre entre 15 et 17 ans, et une dernière entre 18 et 21 ans.
Les méthodes changent avec l’âge. Pour les enfants de 3 à 10 ans, on utilise la audiométrie tonale pure : l’enfant doit lever la main ou appuyer sur un bouton quand il entend un son à différentes fréquences (500 Hz à 25 dB, et 1000, 2000, 4000 Hz à 20 dB). Pour les adolescents, on ajoute 6000 Hz. Les tests de tympanométrie mesurent la mobilité du tympan et peuvent révéler des effusions dans l’oreille moyenne - un signe d’otite chronique. Ces tests sont simples, rapides, et peuvent être faits par des infirmières ou des techniciens formés dans les écoles.
Les orthophonistes formés à la détection auditive jouent aussi un rôle clé. Dans 87 % des écoles américaines, ce sont eux qui effectuent les dépistages. Mais ils ne peuvent le faire que s’ils ont reçu une formation spécifique. Dans les régions rurales ou sous-desservies, des unités mobiles et des applications smartphone validées par le NIH permettent maintenant de faire des dépistages OEA avec une précision de 95 % - une avancée majeure pour atteindre les enfants qui n’ont jamais été évalués.
Les interventions : ce qui fonctionne vraiment
Une fois la perte auditive confirmée, l’intervention ne peut pas attendre. Les options sont nombreuses, et elles dépendent du type et du degré de perte.
Pour les pertes légères à modérées, les aides auditives sont la première solution. Elles améliorent la perception de la parole dans un environnement calme chez 85 % des enfants. Pour les pertes profondes, l’implant cochléaire est souvent recommandé. Chez les enfants qui en reçoivent avant l’âge de 12 mois, 60 à 70 % développent une reconnaissance de la parole en milieu ouvert - c’est-à-dire qu’ils comprennent des mots sans lire sur les lèvres.
La thérapie auditive et verbale (TAV) est une approche fondée sur la science : elle enseigne à l’enfant à écouter et à parler en utilisant son audition, plutôt que la langue des signes. Avec cette méthode, 65 à 75 % des enfants atteignent des compétences linguistiques normales. Les spécialistes certifiés LSLS (Listening and Spoken Language Specialist) doivent avoir suivi au moins 300 heures de formation clinique avec des enfants sourds ou malentendants. Leur taux de succès est élevé : 78 % pour les enfants avec aides auditives, et 85 % pour ceux avec implants cochléaires.
D’autres familles choisissent une approche bilingue - langue des signes et langue parlée. Dans les écoles bilingues (Bi-Bi), où les enseignants sont natifs de la langue des signes, 80 % des élèves sourds obtiennent leur diplôme d’études secondaires - un taux bien supérieur à la moyenne nationale pour les enfants sourds dans les systèmes traditionnels.
Les obstacles : pourquoi tant d’enfants n’ont pas accès à l’aide
Même si les protocoles sont clairs, les résultats réels sont inégaux. Aux États-Unis, près de 38 % des bébés qui échouent au dépistage néonatal ne reçoivent jamais d’évaluation diagnostique avant 3 mois. Dans les zones rurales, ce chiffre dépasse 50 %. Et même quand le diagnostic est fait, seulement 64,5 % des enfants reçoivent une intervention avant 6 mois.
Les inégalités raciales et économiques sont flagrantes : les enfants noirs et hispaniques sont 23 % moins susceptibles d’obtenir une intervention à temps que les enfants blancs. Les familles sans assurance, sans transport, ou sans accès à des spécialistes en audiology sont les plus touchées. Le manque de coordination entre les hôpitaux, les services de santé publique et les écoles contribue aussi à ces retards.
Ces lacunes sont en train d’être combattues. Les évaluations à distance par télé-santé ont montré une précision de 92 % dans des études récentes. Les applications mobiles permettent maintenant de faire des dépistages à domicile. Et des programmes financés par le CDC ont atteint 15 000 enfants non dépistés en 2022. Mais il reste encore beaucoup à faire pour que chaque enfant, partout, ait accès à ces soins.
Que faire si vous vous inquiétez de l’audition de votre enfant ?
Ne patientez pas. Même si votre enfant a passé le dépistage à la naissance, voici des signes à ne pas ignorer :
- Ne réagit pas aux sons forts (tonnerre, porte qui claque)
- Ne cherche pas la source d’un bruit après 6 mois
- Ne dit pas de mots simples comme « maman » ou « papa » à 12 mois
- Parle très peu ou de manière inintelligible à 2 ans
- Regarde constamment les lèvres pour comprendre ce qu’on dit
- Augmente le volume de la télé ou de la musique
Parlez à votre pédiatre dès que vous avez un doute. Il peut faire un dépistage rapide ou vous orienter vers un audiologiste pédiatrique. N’attendez pas que l’école signale un problème. La plupart des enfants qui ont des difficultés d’audition passent inaperçus jusqu’à ce qu’ils commencent à avoir des problèmes à l’école - et là, il est déjà plus difficile de rattraper le retard.
Les nouvelles technologies à surveiller
La recherche avance vite. Des panneaux génétiques ciblés peuvent maintenant détecter 80 % des causes héréditaires de surdité dès la naissance - ce qui permettrait de prévoir les risques avant même que l’enfant n’ait un seul signe de perte auditive. Des tests de dépistage du CMV sont aussi en cours d’extension aux nouveau-nés, car détecter cette infection tôt permet de prévenir la surdité dans certains cas.
Les algorithmes d’intelligence artificielle analysent maintenant les audiogrammes avec une précision de 98,7 %, comparable à celle des audiologistes expérimentés. Cela pourrait un jour permettre un diagnostic instantané dans les cliniques rurales, sans avoir besoin d’un spécialiste sur place.
Le futur de la santé auditive infantile repose sur trois piliers : dépistage universel, intervention rapide, et suivi continu. Ce n’est pas une question de technologie - c’est une question d’engagement. Chaque enfant mérite d’entendre, d’apprendre, et de parler - sans retard.
Quand doit-on faire le premier dépistage auditif d’un bébé ?
Le premier dépistage auditif doit être effectué avant la sortie de l’hôpital, idéalement dans les 24 à 48 heures après la naissance. Si ce n’est pas possible, il doit être fait avant l’âge d’un mois. Tous les nouveaux-nés, sans exception, doivent être testés, même s’ils n’ont aucun facteur de risque.
Qu’est-ce qui se passe si mon bébé ne passe pas le dépistage à la naissance ?
Cela ne signifie pas qu’il est sourd. De nombreux bébés échouent à cause d’un liquide dans l’oreille, d’un mouvement pendant le test, ou d’un environnement bruyant. Un deuxième test est toujours proposé. Si le deuxième test échoue aussi, une évaluation diagnostique complète par un audiologiste est nécessaire avant l’âge de 3 mois.
Les aides auditives fonctionnent-elles bien chez les tout-petits ?
Oui, et très bien. Les aides auditives modernes sont conçues pour les enfants, avec des embouts adaptés à leur oreille en croissance. Elles améliorent la perception de la parole dans un environnement calme chez 85 % des enfants ayant une perte auditive légère à modérée. Elles doivent être ajustées régulièrement et portées toute la journée pour être efficaces.
L’implant cochléaire est-il une solution pour tous les enfants sourds ?
Non. L’implant cochléaire est réservé aux enfants ayant une perte auditive profonde à sévère, et dont les aides auditives ne suffisent plus. Il ne fonctionne que si le nerf auditif est intact. Il est généralement implanté entre 12 et 24 mois, mais peut être fait plus tôt dans certains cas. Le succès dépend aussi de la rééducation intensive qui suit.
Quels sont les signes que mon enfant de 2 ans pourrait avoir une perte auditive ?
Il ne répond pas quand on l’appelle par son nom, ne suit pas de consignes simples comme « prends ton jouet », parle peu ou de manière inintelligible, répète souvent « qu’est-ce que tu as dit ? », ou regarde constamment les lèvres pour comprendre. Ces signes ne sont pas toujours évidents - si vous avez un doute, demandez un dépistage auditif.
Maïté Butaije
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